Dans les campagnes, on ne retrouvait que des patoisants unilingues qui n’avaient aucune connaissance active ou passive du français. En 1533, un humaniste picard du nom de Charles de Bovelles (1479-1553) écrivit un ouvrage sur les « langues vulgaires » parlées en France. Dans son livre, l’auteur faisait remarquer : « Il y a actuellement en France autant de coutumes et de langages humains que de peuples, de régions et de villes ».
Un siècle plus tard, rien n’avait changé, le dramaturge Jean Racine (1639-1699) fait un récit détaillé de ses « déboires linguistiques », lors d’un voyage effectué en 1661 de Paris à Uzès. Il se plaint constamment de ne pas être compris : on lui apporta un « réchaud de lit » ou une « botte d’allumette» alors qu’il demandait « un pot de nuit » ou des « petits clous à broquettes ». La différence entre les parlers du Nord et ceux du Sud était tellement évidente qu’un habitant de l’Occitanie utilisait l’expression « aller en France » lorsqu’il voyageait à Paris ou dans le Nord.
Albert Dauzat (1877-1945), spécialiste du parler rural, a inventorié 636 patois dans la France du XVIIe siècle. Paradoxalement à cette même période, le français était davantage parlé, toute proportion gardée, en Nouvelle-France (Québec), en Angleterre, aux Pays-Bas et à Moscou qu’en France même.
L’école fut l’un des plus grands obstacles à la diffusion du français, l’Etat et l’Eglise estimant que l’instruction pour le peuple était inutile, voire dangereuse. En 1782, un intendant de Provence écrivait concernant l’enseignement : « Non seulement le bas peuple n’en a pas besoin, mais j’ai toujours trouvé qu’il n’y en eût point dans les villages. Un paysan qui sait lire quitte l’agriculture sans apprendre un métier ou pour devenir un praticien, ce qui est un grand mal ».
Au nord du pays de Combrailles, dans les cantons de Montaigut, Pionsat et Marcillat, le patois se nommait « le croissant ». C’était une langue médiévale très ancienne. La première trace écrite de notre parler local figure dans un acte rédigé sur parchemin au mois d’octobre 1262 et conservé aux Archives Nationales. Le document est établi par les moines cisterciens de l’Abbaye de Bellaigue (paroisse de Virlet) à la demande d’Hérec de Beaujeu (maréchal de France et Seigneur d’Herment, décédé lors du siège de Tunis en 1270 durant la huitième croisade). C’est un échantillon de la langue hybride que l’on pratiquait ici, à la limite des diocèses de bourges et Clermont, à la frontière de la Marche, du Bourbonnais et de l’Auvergne. Une copie a été réalisée vers 1500 dans la chancellerie des sires de Bourbon, elle est alors transcrite dans le langage de cette époque. (Voir article publié le 24 juin 2024, rubrique Arts & Culture)
A la fin du XIXe siècle, à Montaigut, Pionsat et Marcillat, on parle encore beaucoup le patois, c’est la langue des paysans, des travaux des champs, des batteuses, des foires et marchés et des veillées de villages. Chaque patois est unique avec souvent des différences avec celui parlé tout à côté, il est souvent très difficile de l’écrire.
Au début des années 1970, les gouvernements défendent le principe qu’il n’y a pas de place pour les langues et cultures régionales dans une France qui doit marquer l’Europe de son sceau.
Toutefois, la tendance actuelle est de reconnaitre la spécificité de nos langues régionales, la France a signé, en 1999, la Charte européenne des langues régionales et minoritaires, mais à ce jour elle ne l’a pas ratifiée. Pour le moment, les langues régionales demeurent sans reconnaissance et sans statuts officiels.
Dans notre région du nord des Combrailles, dans les années 70, le patois du croissant était de moins en moins pratiqué, il a ensuite été totalement abandonné. Aujourd’hui, seules quelques personnes âgées se souviennent encore du parler de leurs ancêtres.
Depuis quelques années, un travail de sauvegarde a été entrepris, des groupes et associations ont été créés, ils auditionnent les anciens et recensent le vocabulaire en collaboration avec des linguistes et des universitaires.
Sources : Jean-Paul VIRMONT : langue française et patois locaux : 20 siècles de cohabitation
